Syrie : l’Europe doit exiger la protection de toutes les communautés religieuses

DPA/SIPA / © Moawia Atrash

TRIBUNE. À l’heure où l’Union européenne engage un dialogue de haut niveau avec la Syrie pour accompagner sa reconstruction économique, plusieurs associations de défense des libertés religieuses alertent sur le sort des chrétiens et des autres minorités du pays.

Le « premier dialogue politique de haut niveau UE-Syrie » se tiendra le lundi 11 mai, à l’occasion de la réunion du Conseil des affaires étrangères de l’Union européenne. Les ministres des affaires étrangères des États membres y discuteront « des meilleurs moyens de soutenir la transition dans le pays ». Après la levée, en 2025, des sanctions économiques imposées à la Syrie depuis 2011, l’objectif est désormais d’encourager la reprise économique du pays à travers les investissements, les échanges commerciaux, ainsi que le retour des Syriens déplacés et des réfugiés.

Alors que 90 % des Syriens vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, nous ne pouvons que saluer cette volonté d’aider la Syrie à se reconstruire. Le redressement économique du pays est à la fois nécessaire et urgent. Cependant, nous ne pouvons ignorer les profondes inquiétudes des chrétiens, ainsi que d’autres composantes de la société syrienne, notamment les Alaouites, les Druzes, les Ismaéliens et les Yézidis. Les déclarations des nouveaux dirigeants syriens se veulent rassurantes. La liberté de culte demeure globalement tolérée. Néanmoins, au cours des dix-huit derniers mois, plusieurs décisions et comportements des nouvelles autorités ont continué d’alimenter les craintes pour l’avenir.

Le lendemain de l’attaque islamiste contre l’église Saint-Élie de Damas, le 22 juin 2025, qui a fait vingt-cinq morts et plus de soixante blessés, le patriarche grec orthodoxe Jean X a été la cible d’une campagne de diffamation. À la suite de cet attentat, le Parlement européen a rappelé, dans sa résolution du 10 juillet 2025, l’urgence de protéger toutes les communautés religieuses en Syrie. Pourtant, ces communautés continuent de subir quotidiennement des attaques : enlèvements, assassinats, pillages, expropriations et extorsions.

L’effacement des chrétiens

Début mars 2025, des milices affiliées au gouvernement ont délibérément massacré des populations alaouites dans les régions côtières de Lattaquié et Tartous, faisant plus de 1 400 morts. En juillet 2025, des affrontements meurtriers entre groupes armés druzes, clans bédouins et forces gouvernementales ont causé plus de 1 700 morts dans la région druze de Soueïda. Depuis la chute du régime Assad, des dizaines de femmes alaouites ont également été enlevées ou portées disparues dans un climat d’impunité. Le 1er mai 2026, un dignitaire religieux chiite a été tué près de Damas dans un attentat à la bombe visant son véhicule.

Dans la nuit du 27 mars 2026, des bandes islamistes ont attaqué les habitants de Sqaylabiyah, ville chrétienne du centre de la Syrie, pillant des commerces et terrorisant la population sans aucune intervention des forces de sécurité gouvernementales. Cette attaque a conduit les chrétiens syriens à annuler les célébrations publiques et les processions traditionnellement organisées pour le dimanche des Rameaux et Pâques, afin d’alerter sur l’incapacité du gouvernement à assurer leur protection.

Pour beaucoup, l’avenir prend désormais la forme de l’émigration forcée, de l’exil et du déracinement

Au-delà de cette violence visible, la vie quotidienne des chrétiens syriens et de toutes les autres communautés, sauf les islamistes, est de plus en plus marquée par des pressions sociales : atteintes aux droits des femmes, harcèlement de rue visant les femmes qui ne portent pas le voile, et multiplication de marches de prédication islamiste appelant à rejoindre la « vraie » religion, parfois avec le soutien du ministère de l’Éducation et de l’appareil judiciaire. La décision d’interdire l’alcool dans toute la province de Damas, tout en en restreignant la vente à certains quartiers chrétiens comme dans des ghettos, a été vécue par de nombreux chrétiens syriens comme une profonde humiliation les associant à une pratique présentée comme immorale.

En 2011, les chrétiens représentaient près de 10 % de la population syrienne. Aujourd’hui, ils ne représentent plus qu’environ 3 %. Pour beaucoup, l’avenir prend désormais la forme de l’émigration forcée, de l’exil et du déracinement. C’est pour eux, et pour l’ensemble des différentes communautés religieuses de Syrie, que notre coalition d’associations appelle le Conseil de l’Union européenne à conditionner ce « premier dialogue politique de haut niveau UE-Syrie » à :

– une véritable liberté religieuse, afin que toutes les communautés religieuses puissent vivre publiquement leur foi sans peur ni restriction ;

– le respect de la société civile et l’inclusion réelle de toutes les composantes du peuple syrien dans la reconstruction politique du pays.

Les chrétiens, alaouites, druzes, ismaéliens et yézidis de Syrie ne demandent rien d’autre que d’être reconnus pour ce qu’ils sont, des Syriens à part entière : non comme des minorités tolérées ou des citoyens de seconde zone, mais comme des acteurs pleinement légitimes de la reconstruction institutionnelle, politique et sociale de leur pays. Ce qui se joue aujourd’hui, c’est leur droit à continuer de vivre sur leur terre. À cet égard, une intervention lucide et vigilante de l’Union européenne peut contribuer à une reconstruction durable et véritablement pluraliste de la Syrie, afin qu’elle ne devienne pas un État islamique homogène et radical gouverné exclusivement par la charia.


Les signataires

• Benjamin Blanchard, directeur général de SOS Chrétiens d’Orient

• Thibault van den Bossche, chargé de plaidoyer au Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ)

• Rafic Abou Fadel, président du Conseil des chrétiens d’Orient

• Joel Veldkamp, directeur du plaidoyer à Christian Solidarity International (CSI)

• Anastasia Hartman, chargée de plaidoyer auprès de l’Union européenne à Open Doors International

• Jens Kreinath, directeur de l’Institute for the Documentation of Human Rights Violations against Religious Minorities in the Levant (IDHRV-ARMIL)

• Thierry Valle, président de CAP Liberté de Conscience

• Jan Figel, president de FOREF Europe, ancien commissaire européen

https://www.lejdd.fr/International/syrie-leurope-doit-exiger-la-protection-de-toutes-les-communautes-religieuses-173670

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